CHRONIQUE: AU-DELA DE MAI 68

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Le chroniqueur de infosansfrontieres Demba Marie Sy revient sur les évènements de Mai 1968 dont on célèbre les 60 ans cette année. Il axe son argumentaire sous le prisme de l’accouchement d’un mouvement culturel combattant.

Mai 68 fut le plus grand mouvement insurrectionnel politico- social de l’histoire récente du Sénégal, autant dans son expression critique  de l’Etat, de la société, de l’ordre économique et culturel que dans  la revue incontournable des rapports entre la France et le Sénégal.

Mai 68 a exprimé une radicalité largement sociale pour la refondation d’une société,  assez féodale, vers une société  nouvelle plus égalitaire et plus  juste. C’est profondément  un mouvement anti féodale lancé par des«  avants gardistes’’ pour amener le  peuple à  solder définitivement ses comptes avec l’ancien colonisateur et le régime néo colonial en place.

Des grèves d’étudiants et de lycéens,  l’occupation de l’Université de Dakar (la seule de l’époque) ; l’érection de barricades, la grève générale des travailleurs, sont autant de manifestations démontrant la volonté des initiateurs à aller jusqu’au bout pour changer l’ordre courant des choses.

Étudiants, élèves, ouvriers, agents des secteurs publics et parapublic … jeunes chômeurs, étaient tous dans la rue.  Le régime de Senghor vacilla sans rompre cependant.

Mai 68 c’est aussi une révolution sur le plan vestimentaire. C’est le retour de la tenue «  Anango ‘’mom sa reew’’ symbolisant la prestance du grand parti de gauche, le Parti Africain de l’indépendance (PA I).Mais aussi  la tenue guevariste : le Béret basque noir avec l’étoile  de commandanté  bien en exergue, la vareuse, les chaussures montantes et surtout la chevelure très  fournie au niveau de la tête et de la barbe. Il y avait enfin le port du « lafa’’ bonnet de laine de forme ronde, à la façon ‘’CABRAL’’ (Amilcar Cabral révolutionnaire bissau guinéen).

Rappelons qu’en mars 1971 une autre  grande grève a été menée à l’Université de Dakar sous la férule du Camarade Mbaye Diack alors coordonnateur du mouvement des étudiants sénégalais de l’Université de Dakar (toutes les nationalités africaines représentées  à l’Université de Dakar avaient leur mouvement territorial et leur direction autonome). A la suite de cette grève douze étudiants considérés comme des meneurs vont être exclus de l’Université et enrôlés dans l’armée. On peut citer quelques noms : Mbaye Diack, Abdoulaye Bathily, Mamadou Diop Decroix ; Landing Sawané, Mamadou Lamine Kane (actuel président de la fédération Léo Lagrange Sénégal), Al Ousseynou Cissé  (qui est  décapité, au front  sud, par des éléments fascistes de l’armée de Salazar qui faisait face à une rébellion en Guinée dite portugaise (Guinée Bissau).

A partir de 1968 pour contourner l’interdiction de l’action politique autre que celle de l’Union Progressiste Sénégalaise (UPS) un puissant  mouvement  culturel combattant  vit le jour à travers  des clubs culturels qui ont su utiliser  l’art (théâtre, musique, poésie) pour maintenir la   mobilisation dans les quartiers, et  éduquer le peuple à briser les chaînes de la domination.

Ces clubs ont  pour noms : Africa (basé à  la Sicap DIEUPPEUL), Frantz Fanon (HLM) et David Diop(Médina).Ensuite on assista à la création de grands clubs sous forme d’Association sportive et culturelle, avec le lancement du  front culturel sénégalais (FCS), dont le manifeste est paru en novembre 1977 pour lancer une version africaine de la révolution culturelle chinoise, à travers le « CADDA GUI ».

 

Le Mouvement Culturel Patriotique (MCP) créé à la suite du FCS donna l’occasion à la naissance de nombreuses associations dans les différents quartiers de Dakar et de l’intérieur du Sénégal : ASC Bokk Yoon à Mermoz, Pencum Tilene à la Medina, Xall Yoon à la Rue 10,  Njeuleuben à Castor/Derklé … Balakos à Saint Louis.

Le  Mouvement Sport Progrès (MSP), au cœur d’un grand sport de masse, de détente et fraternité avait quant à lui  ses fondamentaux à Saint Louis et à Thiès.

Ils  s’inscrivaient  dans la lutte pour l’instauration de la démocratie populaire/révolutionnaire, nationale, démocratique et populaire ; pour  la lutte pour l’émancipation des femmes (le mouvement«  yewu –yété’’ pour la libération des femmes est quelque part l’émanation du FCS/MCP/MSP) : ces mouvements  sont issus de And Jeuf Xarebi/ mouvement révolutionnaire originel. Ils  ont  eu  leurs heures  de gloire mais aussi leurs  martyrs.

En effet, de grands camarades ont marqué de leur empreinte ses années de braise : Babacar Sow, Abdoulaye Mbaye, Demba Sy, Moustapha Gaye (qui faisait aussi parti  de la branche clandestine, reenu-reew), Ousmane Senghor, Siddiki Abdoul Daff, Ndeye Fatou Diop, Seynabou Ndiaye, Isabelle Menyé,  Makhtar Diop, Oumar ben Diouf, Papa Malick Séne ;  Mamadou Diop Decroix, Roland Fodé Diagne (qui sera arrêté quelques années plus tard pour avoir demandé le boycott des élections présidentielles de 1983 avec le camarade Ablaye Seye. Il fera huit mois de prison à la Maison d’arrêt et de correction de Tambacounda), Oumar Diagne, Mbaye Faye, Deyla Diongue …

Pour les martyrs, de nombreux camarades ont payé de leur vie leur engagement politique et culturel (à travers les réseaux  culturels combattants). Je ne citerai pas de nom puisque je consacre un autre ouvrage à cette partie brulante de notre vie militante.

De part  la conjugaison de plusieurs efforts, le Front Culturel,  devint très connu à travers le pays  et même au delà des frontières sénégalaises (des liens sont tissés avec les camarades de la Haute Volta/Burkina Faso, avec le VML ou vive le marxisme Léninisme, du Mali et de la Mauritanie). Il a à son actif l’organisation de la première quinzaine Lamine Senghor, un autre homme engagé pour la cause des peuples noirs, du premier au quinze  septembre 1979 à Dakar.  Cette manifestation fait suite à la mise en place  de la Coordination des associations sportives et culturelles/mouvement révolutionnaire (CASC) à la Case Mermoz en août 1979. Cette action avait été rendue possible grâce à  l’organisation d’une conférence  sur les différents mouvements culturels en Afrique par le Professeur /Écrivain Bilal Fall.

La place mythique de la Case Mermoz a été le site principal  pour l’essentiel des activités  de la première  quinzaine dédié au grand leader (la période correspondait au 90eme anniversaire de la naissance de Lamine Harfang Senghor, par ailleurs cousin de Léopold Sedar Senghor).

Lamine Senghor fait partie de ceux qui ont réclamé dans les années 1920 l’indépendance de l’Afrique. Il partageait son engagement, avec le malien Thiemokho Garang Kouyaté et le dahoméen /béninois  Kodjo Tuvalu Quenum.

NB : le 25 novembre 2017 à la salle Hamidou Aly Dieng, des Éditions Harmattan à Mermoz,  Dakar, un panel s’est tenu sur Lamine Senghor sous la houlette du collectif Mémoire et Révolution Africaines(MRA).

 

On peut dire aussi que le mouvement à permis de faire connaitre deux grands artistes-compositeurs : Baba Maal, pur produit du mouvement culturel qui a agi entre autres pour une meilleure reconnaissance de Lamine Harfang Senghor, grand militant révolutionnaire. Mais aussi Thione Balago Seck, dont les mélodies de ses  chansons avaient été utilisées pour faire passer  des mots d’ordres durant les «  Xumbeul’’ ou soirées culturelles. Il faut rappeler aussi que les mises en scènes des ballets africains de Keita Fodéba ont beaucoup inspirées les chorégraphies des représentations théâtrales de ces années là.

 

DEMBA MARIE SY (sydembamariesy@yahoo.fr)

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