SENGHOR : CHRONIQUE DES QUATRE VINGT DIX ANS D’UN IMMORTEL

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Il y a dix sept ans, jour pour jour,  le Président Léopold Sedar Senghor nous quittait. En guise d’hommage, Infosansfrontieres à travers son chroniqueur, le Pr Demba Marie Sy revient ici, à travers un puissant texte narratif, sur la célébration du quatre-vingt dixième anniversaire de cet immortel. Un rappel des hauts faits de cet illustre homme qui a marqué de son empreinte son époque (1906/ 2001).

Du 09 au 18 octobre 1996  Senghor a été célébré à Dakar et à Paris, sous l’égide de L’UNESCO. Ainsi « l’Immortel » du Quai Quonti  qui entrait  dans sa  quatre vingt dixième année  avait  reçu  un hommage tout à fait mérité de la Communauté Nationale et Internationale. En réalité, en militant  très tôt  dans la lutte pour l’émancipation des peuples, il se présentait comme un grand révolutionnaire de son temps. Il avait  été à l’origine du mouvement de la Négritude avec deux autres mousquetaires : Aimé Césaire et Léon Gontran Damas pour revitaliser la conscience Négre  dans une direction de solidarité plus agissante, plus utile au monde noir. Ce Combat connu son apothéose à Dakar en Avril et mai 1966 avec l’Organisation du premier Festival mondial des Arts Nègres.

Grand militant Culturel Senghor migra  tout naturellement vers la politique et en particulier le Socialisme démocratique conforme avec ses convictions humanistes. Il crée  un puissant Parti Politique au Sénégal(Union Progressiste  Sénégalaise –UPS-devenu Parti Socialiste ), en même temps qu’il était l’un des Animateurs du Parti du regroupement Africain (PRA-ORIGINEL qui connut une cassure au congrès de Cotonou en 1955). Il avait aussi incité ses pairs d’Afrique à initier des  regroupements sous régionaux, car foncièrement  opposé à la balkanisation du Continent au moment des Indépendances,  il s’évertua à trouver dans ces assemblages, par cercles concentriques, une sorte de rectification de  cet état de fait.

Père de la Nation sénégalaise, il se donna pour objectif principal de doter son peuple d’armes susceptibles de lui permettre de se développer et de participer pleinement au rendez vous du donner et du recevoir, la Civilisation de l’Universel que nous vivons présentement  grâce à Internet, la mondialisation des moyens de communication et d’informations ; le développement exponentiel du transport des hommes et des biens. Il va sans dire que Senghor, le lion de Joal, est une parfaite symbiose entre la culture négro  africaine et celle gréco latine ; et il avait vu juste en parlant  de Future Civilisation de l’Universel(le bon Dieu lui permet d’en vivre les premiers pas). Or donc on a fêté Senghor partout  à travers le monde, singulièrement  à Dakar, Joal, Paris et Alexandrie en Égypte où a été érigée  la grande Université qui porte son nom.

Nous étions alors  une cinquantaine de journalistes à être invités par le Comité d’organisation national pour couvrir les festivités du quatre vingt dixième  anniversaire du Président Léopold Sedar  Senghor. Ainsi, le mercredi 9 octobre 1996, à 7h30 mn du matin, d’une journée partie pour être bien chaude, nous nous retrouvâmes, en un clic, dans les autocars mis à notre disposition. Ce fut aussitôt le départ pour le Royaume d’enfance de l’enfant prodigue de  mère Gnilane ndiemé Bakhoum. Rapidement les kilomètres furent avalés. Les Communes de Rufisque, Bargny, Nguekhokh, Mbour…défilèrent. Puis on arriva à  la périphérie de Joal.

 

La ceinture verte partout présente dénotait d’une saison des pluies  particulièrement généreuse. Et on voyait  poindre progressivement   les prémices du territoire   aux senteurs  paradisiaques   qui avait bercé l’enfance du jeune Léopold : palmiers et rôniers  géants ; cours d’eaux aux eaux verdâtres et couverts de nénuphars … et on paraphrase  Senghor disant « Là-haut les palmes balancées  qui bruissent dans la haute brise nocturne à peine.

Ou encore « je devrais être, mère le palmier florissant de ta vieillesse… comme les lamantins vont boire à la source de Simal… »

A l’approche du Séminaire  Saint Joseph de Ngazobil, les chauffeurs des cars mirent la pédale douce pour permettre à tout un chacun de se faire une idée de cet endroit particulier. En effet, c’est dans ces lieux d’une grande portée  historique et religieuse, adossés à l’Océan Atlantique, parce que sanctuaire du savoir vivre et du savoir être, que le Jeune Senghor fera ses humanités  pendant neuf années.

C’est pourquoi d’ailleurs, ce fut un sacrilège lorsqu’on fit halte dans ce site au calme extraordinaire afin d’y savourer un pantagruélique repas qui fit le bonheur des ndiobene et des ndiayene. Ce fut ensuite Djilor, le pittoresque  bourg annonçant Joal (le Milly de la littérature africaine). « Joal ! Je me rappelle. Je me rappelle les signares à l’ombre des vérandas  les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève ». Joal est  le berceau  du  Poète Président qui y  fait sa première rencontre avec la vie, le 9 0ctobre 1906.

Joal était bien là devant nous avec tous ses charmes, ses belles plages, son débarcadère de poissons en tous  genres. Les 25 000 âmes de ce coin hautement connu à travers le monde s’étaient parées de leurs plus beaux atours pour recevoir leurs hôtes de marque. Il y avait déjà sur place son Excellence le Président Abdou Diouf et son épouse  la première Dame Élisabeth Diouf ; le Premier Ministre Habib Thiam et son épouse ; le Ministre  d’État  Moustapha Niasse ministre des Affaires Étrangères,  Président  du Comité d’organisation et le vice-Président  du Comité,  le Ministre de la  Culture  Abdoulaye Elimane Kane ; les Ministres d’État Ousmane Tanor Dieng , Robert Sagna.. . Henri Lopes Directeur Général adjoint  de l’UNESCO. Il y avait aussi  de grands Senghoriens à l’image  des Professeurs  Makily Gassama et Oumar Sankharé …

Au milieu du Boulevard Jean Baptise Collin, ancien maire de la Commune, trônait   majestueusement  Mbind  Jogoy, la maison familiale des Senghor où vit le jour Léo Sedar. Il faut dire, cependant, que d’autres sources le font naitre  à  Djilor le 15 aout 1906…

La pluie abondamment tombée la veille, comme pour montrer la participation  du ciel, avait rehaussé la vivacité de la couleur blanche de la demeure.

Au seuil de la porte d’entrée,  il y avait la chanteuse  Yandé Codou Séne, héritière  des grandes Cantatrices populaires  du Sine telles Coumba Ndiaye, Maronne Ndiaye, Siga Diouf… qui pendant plus de quarante ans  avait  été  la griotte attitrée  du président Senghor (en prélude  aux  visites  ou meeting de Senghor, elle savait chauffer les foules). Elle recevait les visiteurs du jour au rythme du djoung- djoung  en disant les louanges de Sedar, fils de Gnilane et de Basile ce riche traitant. Il est bon de rappeler que le père de  Léopold  était un  grand commerçant à la générosité légendaire (né vers 1847) et qui était très lié  au  Bour Sine Coumba Ndoffene Diouf. L’histoire dit aussi qu’il avait  rencontré le Marabout El hadj Oumar Al Foutyou qui avait fait quelques séjours dans cette zone du Sine (les traces sont encore visibles dans le Dioffior, le Simal et le Rho). On pourrait par extension, d’ailleurs,  dire que c’est de là  que vient le fait qu’une partie de la parenté de Senghor soit musulmane.

Keur Jogoy  témoigne d’une architecture soudano-sahélienne  avec sa toiture en tuiles rouges. Les  visiteurs étaient  obligés  de  se baisser pour pouvoir accéder au logis, par la porte principale. L’ensemble de la demeure était  composé  de onze pièces habitables et de deux  débarras (pantrés en wolof). Dans la cour de charmantes jeunes filles, en carrée et en habits de signares renvoyaient  encore au Poète.  Elles étaient  à coté de la forte délégation des Hubert, parenté  de Collète Senghor, épouse du Président. Les tableaux posés sur les murs rappelaient les grandes  étapes du glorieux parcours de l’homme Senghor : 1929-1935,  années d’errance  où  le jeune Léopold se cherchait ; 1939-1942, la vie de soldat et la deuxième guerre mondiale pendant laquelle il avait été fait prisonnier par les allemands. Cette période nous a d’ailleurs valu un recueil de poèmes poignant « Hosties Noires ». 1945-1951, l’entrée en politique sous l’aile protectrice de deux anciens, le Président de la Section française de l’internationale Socialiste (SFIO), Maitre  Lamine Gueye et  le Président de l’Assemblée Territoriale du Sénégal, Seydou Diaraf Ndaw.1948-1980, il se libère de la « tutelle » de ses mentors  et prend son destin en main jusqu’à  son accession à la Magistrature suprême de 1960 à 1980.

Dans sa chambre « blanche », où seule persistait  sa table de travail aux pieds cassés, on trouvait  deux grandes malles qui lui appartenaient. Dans la pièce d’à coté,  se trouvait  une imposante statue de bronze enrobée d’un veston de couleur noire,  représentant  le Président Senghor,  depuis 1976.

Les appartements  des parents se trouvaient de l’autre coté comprenant la Chambre de Père  Basile Diogoye  Senghor et deux autres chambres, une pour chacune des deux épouses  Diakher Diouf et Niaroum Diouf. La mère de Léopold, troisième épouse de Basile, vivait à Djilor avec la quatrième   Kangou Ngenar .La cinquième, quant à  elle résidait a Gorée.

Après  la visite de keur DIogoye, le cortège s’ébranla vers le stade, en passant par l’inauguration du Musée  Senghor de 2000m2.

Dans l’enceinte du Stade François Bopp (qui de son vivant avait été responsable politique de Joal et Secrétaire d’État à la jeunesse et au Sport), on a fêté  Léopold, célébré Sedar et magnifié Senghor par  des discours inoubliables comme celui du Président Abdou Diouf, l’héritier politique ou encore celui de Paul Ndong maire de Joal.

Le marathon s’était  terminé à Djilor village de mère Gnilane. Et sur le chemin qui y mène,  on a pu  revisiter les lieux mystiques qui ont émaillés le royaume d’enfance de cet homme exceptionnel : le baobab géant où Senghor fut selon la légende  confié aux mânes des ancêtres puis Mbissel et Fadial où fut révélé le grand destin de Senghor ; le Mama Guedj, ce marigot territoire  du génie tutélaire des Senghor.

De retour à Dakar, le Président Abdou Diouf baptisa du nom de Léopold Sedar Senghor trois places essentielles dans la vie de la Nation Sénégalaise. D’abord l’Avenue Roume qui mène au Palais de la République, ensuite, l’Aéroport de Dakar Yoff haut lieu d’échanges, du donner et du recevoir, enfin, le Stade de l’Amitié de Dakar, symbole de la vitalité du peuple (mens sana in corpore sano, pour reprendre Senghor).

Ainsi, de Dakar à Joal en passant par Djilor, Léopold Sédar Senghor avait  été célébré à travers ses différentes casquettes : chantre de la négritude, apôtre de la francophonie, homme Politique, homme de l’Universel qui, premier agrégé  africain de Grammaire, a rendu à la France son âme  en initiant le mouvement Francophone et en siégeant à l’Académie Française.

 

Demba Marie Sy

sydembamariesy@yahoo.fr

 

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