LE SILENCE FACE AU DRAME DES ENFANTS MENDIANTS

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Mettre définitivement fin à cette forme esclavagiste d’exploitation d’enfants devient un impératif de société, une exigence politique prioritaire

Au Sénégal, l’élection présidentielle constitue le processus majeur de renouvellement des offres politiques sous forme de programmes ou de propositions de gouvernance institutionnelle, économique et sociale.

Pour l’élection présidentielle de février 2019, ce processus a débuté avec une première phase de campagne de collecte de parrainages pour la validation des candidatures.

Durant cette phase, les offres de gouvernance pour les cinq (5) ans à venir ont été déclinées par tous les prétendants à la magistrature suprême de notre pays. C’est ainsi que le candidat sortant, le président de la République, et la quasi-totalité des compétiteurs de la sphère de l’opposition ont abordé différentes problématiques de préoccupation publique, esquissé des solutions et pris des engagements.

La grande absente dans l’agenda de ces prétendants à la charge suprême de gouvernance de notre pays est la question de la mendicité et la maltraitance des enfants.

Pourtant, ces enfants victimes d’un système esclavagiste se comptent par dizaines de milliers, voire des centaines de milliers, dont la grande majorité provient de l’intérieur du pays et de la sous-région. C’est un phénomène récurrent de traite d’enfants à des fins d’exploitation de leur mendicité qui se développe continuellement et se manifeste par une présence massive de ces enfants dans les rues de la quasi-totalité des villes du Sénégal.

Le principal traceur de l’origine de ce phénomène réside dans les pratiques de  confiage d’enfants talibés (apprenants dans les daaras ou écoles coraniques traditionnelles) à des maîtres coraniques (serigne daara) pour leur éducation religieuse.

La migration de ces enfants et de leurs maîtres coraniques vers les centres urbains où existe un véritable marché d’offres d’aumônes et d’offrandes mystiques constitue le second traceur.

Pour mesurer l’ampleur de ce phénomène et mieux comprendre ses causes et principaux déterminants, diverses études ont été conduites par des institutions internationales, Organisations Non Gouvernementales (ONG) et institutions publiques. A titre de références, nous pouvons citer :

  • L’étude sur les enfants mendiants dans la région de Dakar, réalisée en 2007 par l’UNICEF, la Banque Mondiale et le Bureau International du Travail (BIT). Cette étude indiquait que le phénomène toucherait environ 7 600 enfants. La grande majorité de ces enfants (90%) serait constituée de talibés et 95% proviendraient d’autres régions du Sénégal ou des pays limitrophes (Guinée-Bissau : 30%). Le non-talibé (30% des 7 600 enfants) serait plutôt originaire du Mali ;
  • L’étude, réalisée en 2008 par l’ONG Enda, renseignait sur l’existence au Sénégal de plus de 100 000 enfants impliqués dans l’industrie de la mendicité et cela correspondrait à un chiffre d’affaires dépassant les 2,5 milliards de FCFA par an, dont plus des 2/3 sont reversés aux supposés marabouts ou autres ;
  • L’étude, réalisée en 2010, à la fois au Sénégal et en Guinée Bissau par Human Rights Watch (HRW), sur la problématique de la mendicité des enfants talibés, révélait qu’au moins 50 000 enfants, fréquentant des daaras au Sénégal, étaient soumis à des conditions qui s’apparentent à de l’esclavage ;
  •  L’étude de la Banque Mondiale, réalisée en 2010, sur la mobilité des familles et la vulnérabilité des enfants dénombrait 70 000 enfants migrants en compagnie de leurs maîtres coraniques ;
  • La cartographie des écoles coraniques de la région de Dakar, réalisée en 2013 par la Cellule Nationale de Lutte contre la Traite des Personnes en particulier des femmes et des enfants (CNLTP/Ministère de la Justice), renseignait sur l’existence, dans la région de Dakar, de 30 160 talibés mendiants sur un effectif global de 54 837 pensionnaires des 1 006 daaras recensés. Sur ce nombre, 91% font entre 1 heure et 5 heures de mendicité par jour dans la rue : 51% des apports de la mendicité des enfants se font en argent.

Les enfants soumis à la servitude de mendicité forcée subissent toutes formes de maltraitance et d’abus : obligation de rapporter chaque jour une certaine somme d’argent fixée d’avance par le maître coranique (en moyenne 500 FCFA par enfant), absence de soins parentaux, châtiments corporels et parfois risques d’être enchaînés aux pieds avec un mécanisme de cadenas, sévices sexuels, fréquentes intoxications alimentaires, conditions de séjour extrêmement précaires dans des baraques délabrées ou maisons abandonnées, environnement permanent d’insécurité occasionnant des morts de talibés brûlés vifs (incendie en mars 2013 d’un  daara de fortune à la rue 19X6 à la médina avec neuf jeunes talibés morts brûlés vifs et calcinés).

La mendicité forcée et la maltraitance des enfants est à la base de graves violations cumulées des droits de l’enfant au Sénégal et l’ensemble de la société sénégalaise est interpellée face à ce drame qui se perpétue depuis plusieurs générations d’enfants victimes. Mettre définitivement fin à cette forme esclavagiste d’exploitation d’enfants devient un impératif de société, une exigence politique prioritaire.

Ce défi est bien possible à relever, d’autant plus que le Sénégal a ratifié la quasi-totalité des conventions et chartes internationales de protection et promotion des droits de l’enfant. En plus, le pays dispose d’une législation nationale renforcée avec l’adoption de la loi n°2005-06 du 10 mai 2005 relative à la lutte contre la traite des personnes et pratiques assimilées et à la protection des victimes.

Dans le processus de réponse nationale, je rappellerai pour mémoire :

  • la tenue, en juillet 1977, du premier conseil interministériel consacré à la lutte contre la mendicité des enfants ;
  • l’organisation, dans la foulée de ce conseil interministériel, par l’Institut Islamique de Dakar  d’un séminaire national sur la mendicité des enfants de certains daaras, avec la participation de diverses associations islamiques, de maîtres coraniques de daaras de grande renommée et des représentants de certaines associations laïques ;
  • l’Instruction d’octobre 1978 du Premier ministre demandant au ministre de l’Action Sociale de prendre toutes dispositions utiles pour lutter contre la mendicité des talibés avec le concours de la police et de la justice, d’ouvrir des centres d’accueil pour les talibés mendiants et  d’appuyer les daaras sur les plans alimentaire et sanitaire ;
  • les tenues en octobre 2006 du premier conseil présidentiel sur les enfants de la rue, des conseils interministériels du 24 août 2010 et du 13 mars 2013 ;
  • l’instruction du président de la République, lors du conseil des ministres du 22 juin 2016, de procéder au retrait intégral des enfants de la rue.

Malgré tous ces processus et initiatives publics, développés depuis le régime de Senghor et soutenus par la société civile et des partenaires techniques et financiers, la présence des enfants dans les rues à des fins d’exploitation de leur mendicité ne cesse de croître.

Le portage politique de la solution durable s’impose. C’est pourquoi, saisissant l’opportunité que constitue l’élection présidentielle de février 2019, je lance un appel à chaque candidat pour qu’il s’engage à mettre fin à la mendicité et la maltraitance des enfants dans notre pays.

Nous ne pouvons plus attendre et chaque jour qui passe est un jour de trop.

Mamadou Mao Wane

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