Guinée : Aminata, fille aînée de Sékou Touré, la politique en héritage

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Maire de Kaloum à Conakry, elle est la seule femme à la tête d’une grande commune guinéenne et une élue singulière au vu de son histoire familiale.

« Ça, explique Aminata Touré, c’est la conférence de Casablanca de 1961, l’acte de naissance de l’Organisation pour l’union africaine. Là, vous avez le président malien Modibo Keïta, le président Sékou Touré, le roi du Maroc Mohammed V et le président ghanéen Kwame Nkrumah. » Photos, dessin, sculpture… Les représentations d’Ahmed Sékou Touré sont omniprésentes dans le bureau de la maire de Kaloum. Une commune de Conakry pas comme les autres, cœur historique de la capitale et siège des principales institutions de la République.

Aminata Touré est aussi une maire singulière. Seule femme à la tête d’une grande commune en Guinée, elle est surtout connue comme la fille aînée d’Ahmed Sékou Touré. Premier président de la République de Guinée après l’indépendance en 1958, chef d’Etat radical et tout puissant jusqu’à sa mort en 1984.

Comme lui – est-ce un signe ? –, c’est un 19 novembre qu’Aminata Touré a franchi les portes de la mairie de Kaloum quelques mois après son élection aux municipales 2018. « Personne ne voulait perdre Kaloum », raconte-t-elle, fière de sa victoire face aux candidats des grands partis alors qu’elle faisait son entrée en politique. Parée de son boubou marron et rose, le visage orné de bijoux scintillants couleur argent, la voix douce et posée, Aminata Touré (64 ans) enchaîne les rendez-vous et les appels téléphoniques. « Mon père a été le premier maire de Kaloum », rappelle-t-elle aussi.

Purges sanguinaires

C’était en 1956, une autre époque, deux ans avant le « non » retentissant opposé par ce panafricaniste porté sur le marxisme à la proposition du général de Gaulle de maintenir la Guinée au sein de la Communauté française, l’association imaginée par la France avant la décolonisation totale. La Guinée a payé chère ce qui fut perçu à Paris comme un affront.

La rupture avec l’ancienne puissance coloniale a été subite, brutale. Face aux tentatives de déstabilisation orchestrées de loin par la France, ou le débarquement en 1970 de militaires portugais encadrant des opposants armés guinéens, Sékou Touré développe une paranoïa des complots qu’il traite par des purges sanguinaires. Le sinistre camp Boiro de Conakry devient un mouroir de réputation internationale.

Aussi, quand Aminata Touré qualifie « d’éducation à la dure » celle donnée par son père, que dire aux orphelins des quelque 80 000 personnes assassinées pendant la dictature, selon les chiffres d’Amnesty International ? De cela, elle préfère ne pas parler. « L’histoire jugera. Il faudra du temps pour savoir précisément ce qu’il s’est passé », avait-elle confié dans un entretien accordé en 2018 à l’hebdomadaire Jeune Afrique.

Ce dont elle se souvient, c’est qu’à l’âge de 9 ans son père l’éloigne de Conakry. Elle est envoyée en compagnie de son frère, à l’intérieur du pays pour connaître les quatre régions qui composent la Guinée. Durant les sept dernières années du « règne » paternel, celles où le régime relâche un peu la bride et tourne le dos au socialisme révolutionnaire, elle est aussi de bien des voyages officiels.

Torturée à la mort de son père

« J’ai été reçue par des princes, par des reines, par les filles du roi Khaled d’Arabie saoudite, par les Kadhafi… On se demandait pourquoi nous on marchait à pied pour aller à l’école, pourquoi on prenait le bus alors que nous avions plus de trente véhicules à la présidence. Nous n’avions pas de voiture avec chauffeur comme les autres enfants de chef d’Etat, nous prenions les transports et participions aux tâches ménagères », précise-t-elle.

Mais pour la fille aînée des trois enfants du dictateur, la vie se complique sérieusement à la mort de Sékou Touré dans un hôpital américain en 1984. « Ma jeunesse s’est arrêtée », dit-elle. Commence alors ce qu’elle décrit comme « une période noire », marquée par une année et demie de prison à Kindia (située à deux heures à l’est de Conakry) où elle sera torturée. « Mon seul tort était d’être la fille de Sékou Touré », résume l’édile, impassible, qui préfère garder l’image d’un « président dévoué à la nation ».

En Guinée et ailleurs en Afrique, Aminata Touré n’est pas la seule à conserver une image positive de son père. Le palais présidentiel, Sékhoutouréya du nom de son père, n’a pas été débaptisé. Aux municipales, elle avait d’ailleurs misé sur son patronyme. Elue maire sur une liste indépendante, Kaloum Yugi (« L’espoir de Kaloum »), elle tient toutefois le flambeau du parti historique, le PDG-RDA, créé par son père au temps du parti unique.

Sa base politique ayant fondu, elle s’est rangée dans le camp de l’actuelle mouvance présidentielle conduite par Alpha Condé. Une alliance qui a permis au parti qui n’a pas de députés depuis 2003 de se maintenir sur l’échiquier politique. « Mais, je suis née PDG-RDA, je mourrai PDG-RDA », martèle-t-elle. Fidélité familiale, encore.

Héritage, mais aussi innovation

Pour l’heure, dans son nouvel office, cette magistrate de formation et fondatrice d’une agence de communication, égrène les projets en cours. Les besoins sont énormes dans cette capitale truffée de bidonvilles et où les rues semblent avoir été bombardées la veille. Paver les rues, sortir 140 tonnes de déchets du port de Boulbinet…

Mais surtout, rénover Tombo, une école pilote, financée en partie par l’ambassade de France, dotée d’une infirmerie, d’une aire de jeux construite avec des pneus recyclés et une salle informatique. Ce dossier lui tient à cœur, inspiré de l’école de son enfance. Une occasion de redorer une nouvelle fois l’image paternelle en rappelant ce qu’elle considère comme son legs principal : l’éducation. « Preuve en est, dit-elle, au gouvernement comme dans l’opposition, ils sont les produits de l’école guinéenne, ils sont l’héritage d’Ahmed Sékou Touré ».

Héritage, on l’a compris, mais aussi innovation. Aminata Touré est ainsi l’unique élue à participer au Programme de gouvernance ouverte (PGO) proposé par Ablogui, une association de blogueurs et d’activistes qui œuvre pour la démocratie et la bonne gouvernance. En 2018, elle a soumis son budget à l’association, en échange de la création du site Internet de la mairie. Un budget qu’il n’est pas aisé de boucler pour n’importe quel maire de Guinée.

« Même lorsque les contribuables s’acquittent des taxes, elles n’arrivent pas dans les caisses de la commune », observe Alpha Diallo, président d’Ablogui. La faute selon lui à la corruption et à l’Etat qui ne tient pas ses engagements en matière de redistribution des recettes fiscales.

En attendant, Aminata Touré parie sur la transparence et la communication. « Seulement un travail clair et visible peut redonner confiance aux populations », assène cette enfant de Kaloum. Et si le conseil qu’un jour son père lui délivra ne figure pas sur les étagères de son bureau, il guide sa démarche : « Fais de la politique ou la politique te fera. »

Christophe Châtelot et Atouma Diarra (Conakry, correspondance)

 

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